MURIEL BORDIER

ANTHROPOLOGIE DU PAYSAGE DU NON-SENS

Depuis le milieu des années 2000, les travaux photographiques, mais aussi les
court-métrages, de Muriel Bordier s’inscrivent ouvertement dans une
déconstruction satirique du paysage humain. Situés dans un contexte dont
Dominique Baqué, dans son essai L’extrême contemporain (Éditions du Regard,
2004), souligne les problématiques conjuguées de l’objectivisme sérieux issu de
l’École de Düsseldorf et du subjectivisme revendiqué comme tel, ils se
développent selon un parcours conceptuel où les séries récentes des Espaces
muséaux, des Open Space et des Thermes instruisent une critique de
l’imaginaire contemporain des lieux publics. Des mises en scène spatiales de
nature futuriste y dominent la représentation humaine de leur gigantisme,
remettant en jeu la lecture architecturale du modernisme, suivant un protocole
qui rappelle les scénographies des films de Fritz Lang et de Jacques Tati.
Expressionnisme de l’un, caricature minimaliste et ironique de l’autre. Il
s’ensuit l’impression d’assister à des voyages burlesques en territoires
lilliputiens, à la fois drolatiques et gagnés d’effroi, sous la pression des diktats
impérieux de tel white cube aveuglant de lumière, de telle configuration
spatiale déshumanisée en entreprise, de tels bassins aquatiques conçus à
l’instar d’artificielles cathédrales de purification des corps. Telles les pièces
d’une nouvelle Alphaville, moins soumise à polémique que guidée par un
humour désenchanté, les images de Muriel Bordier tissent progressivement les
mailles anthropologiques d’une cité dystopique – baignée de solitude, irriguée
d’absurde, accompagnée de la vision acidulée et clinique d’une métaphysique
du vide et du non-sens.

Lise Ott